Œdème aigu du poumon cardiogénique

Urgence respiratoire et hémodynamique · Diagnostic clinique, échographique et biologique · VNI, nitrés, diurétiques, traitement causal

Définition

L'œdème aigu du poumon (OAP) cardiogénique est une insuffisance respiratoire aiguë par accumulation rapide de liquide dans l'interstitium puis les alvéoles pulmonaires, secondaire à une élévation des pressions de remplissage du ventricule gauche et de la pression hydrostatique capillaire pulmonaire. Il s'intègre le plus souvent dans le spectre de l'insuffisance cardiaque aiguë.

Physiopathologie

Le mécanisme central est l'augmentation aiguë de la pression auriculaire gauche et de la pression veineuse pulmonaire. Lorsque la capacité de drainage lymphatique est dépassée, l'eau et les protéines pauvres diffusent vers l'interstitium, puis franchissent la barrière alvéolo-capillaire : baisse de compliance pulmonaire, effet shunt, hypoxémie, majoration du travail respiratoire et activation sympathique.

ÉtapeConséquence cliniqueConséquence thérapeutique
Hausse brutale des pressions de remplissage VGDyspnée, orthopnée, crépitants, hypertension fréquenteVasodilatation veineuse/artérielle si PAS suffisante
Transsudation interstitiellePolypnée, baisse compliance, lignes B en échographieCPAP/VNI pour recruter les alvéoles et réduire pré/postcharge
Inondation alvéolaireHypoxémie, expectoration mousseuse, râles diffusOxygène, pression expiratoire positive, surveillance rapprochée
Congestion rénale et activation neuro-hormonaleOligurie, résistance diurétique, rétention sodéeFurosémide IV adapté à l'exposition antérieure et à la réponse
Bas débit ou choc cardiogéniqueMarbrures, confusion, lactate élevé, hypotensionNoradrénaline ± dobutamine, ETT urgente, revascularisation/assistance si besoin

Étiologies et facteurs déclenchants

Clinique

RechercheÉléments évocateursSignes de gravité
RespirationDyspnée brutale, orthopnée, toux, oppression, crépitants bilatéraux, sibilants possiblesFR > 30/min, SpO₂ < 90 %, cyanose, tirage, balancement thoraco-abdominal, silence auscultatoire
CirculationHTA fréquente, tachycardie, galop B3, turgescence jugulaire, reflux hépato-jugulaire, œdèmesPAS < 90 mmHg, marbrures, extrémités froides, oligurie, lactate élevé, douleur thoracique, trouble du rythme
NeurologieAnxiété, agitation liée à l'hypoxémieConfusion, somnolence, coma : hypercapnie, hypoxémie ou choc jusqu'à preuve du contraire
TerrainInsuffisance cardiaque, HTA, coronaropathie, valvulopathie, insuffisance rénale, âge élevéGrossesse/post-partum, immunodépression, infarctus récent, valvulopathie connue, dialyse, anticoagulation

L'auscultation peut être trompeuse : des sibilants diffus peuvent mimer un asthme cardiaque, et les crépitants peuvent manquer chez le patient obèse, emphysémateux ou très précoce. La réponse rapide à la CPAP et aux vasodilatateurs soutient le diagnostic, mais ne remplace pas l'identification du déclencheur.

Examens complémentaires

Au lit du patient

Biologie

ExamenApportLimites
BNP ou NT-proBNPValeur d'exclusion élevée : BNP < 100 pg/mL ou NT-proBNP < 300 pg/mL rend l'insuffisance cardiaque aiguë peu probableÉlevés avec âge, fibrillation atriale, insuffisance rénale, embolie pulmonaire, sepsis ; plus bas en obésité
Gaz du sang artériel ou veineux selon gravitéHypoxémie, hypocapnie initiale, hypercapnie en épuisement ou BPCO associée, acidose lactique si chocNe doit pas retarder CPAP/VNI ou traitement si détresse évidente
Troponine ultrasensibleRecherche SCA ou souffrance myocardique ; interpréter avec ECG, cinétique et cliniquePeut être modérément élevée dans l'insuffisance cardiaque aiguë sans occlusion coronaire
Créatinine, urée, ionogramme, kaliémie, magnésiumGuide diurétiques, IEC/ARA2/ARNI, correction hydro-électrolytique, troubles du rythmeUne insuffisance rénale augmente les peptides natriurétiques et complique la réponse diurétique
NFS, CRP ± PCT, hémostase, bilan hépatiqueAnémie, infection, anticoagulation, congestion hépatique, préparation geste invasifLes anomalies inflammatoires n'excluent pas une cause cardiogénique

Imagerie

OAP cardiogénique ou SDRA ?

CritèreOAP cardiogéniqueSDRA
MécanismeŒdème hydrostatique par pression capillaire pulmonaire élevéeŒdème lésionnel par perméabilité alvéolo-capillaire augmentée
ContexteCardiopathie, HTA, SCA, FA rapide, valvulopathie, surchargeSepsis, pneumonie, inhalation, pancréatite, trauma, transfusion, choc
Échographie pulmonaireLignes B diffuses plutôt homogènes, plèvre régulière, épanchements fréquentsLignes B hétérogènes, zones épargnées, condensations sous-pleurales, plèvre irrégulière
Biologie/ETTBNP/NT-proBNP souvent élevés, dysfonction VG/valvulaire ou pressions de remplissage élevéesPeptides variables ; ETT non suffisante pour expliquer l'hypoxémie
ÉvolutionAmélioration souvent rapide sous CPAP, nitrés et décongestionHypoxémie souvent persistante, besoin de stratégie ventilatoire protectrice

Les deux tableaux peuvent coexister : sepsis chez insuffisant cardiaque, remplissage excessif, infarctus compliqué d'aspiration. Le diagnostic de SDRA exige que l'insuffisance respiratoire ne soit pas entièrement expliquée par une insuffisance cardiaque ou une surcharge hydrique ; l'ETT est alors un examen clé.

Prise en charge initiale

Mesures immédiates

CPAP et VNI

ModalitéRéglages pratiquesIndications et surveillance
CPAPDébuter à 5–7,5 cmH₂O, augmenter à 10 cmH₂O selon dyspnée, SpO₂ et tolérance ; FiO₂ titrée pour SpO₂ cibleOAP hypoxémique ou détresse sans hypercapnie majeure ; diminue précharge/postcharge et recrute les alvéoles
VNI BiPAPEPAP 5–8 cmH₂O ; aide inspiratoire 5–10 cmH₂O au départ, ajuster pour volume courant ≈ 6–8 mL/kg de poids idéal et baisse FR ; FiO₂ titréeHypercapnie, fatigue respiratoire, BPCO associée, travail inspiratoire important
ÉchecRéévaluer à 15–30 min : FR, SpO₂, conscience, pH/PaCO₂, PA, fuites, synchronieIntubation si arrêt, coma, vomissements, choc non contrôlé, hypoxémie réfractaire, épuisement, agitation empêchant la VNI

Ne pas retarder la pression positive chez un patient en détresse : elle corrige l'hypoxémie, réduit le retour veineux, abaisse la postcharge du VG et diminue le travail respiratoire. La VNI est contre-indiquée en cas de trouble majeur de conscience non protégeant les voies aériennes, vomissements actifs, arrêt respiratoire, instabilité hémodynamique extrême non contrôlée ou impossibilité de surveillance.

Vasodilatateurs nitrés

Les nitrés sont prioritaires dans l'OAP hypertensif ou avec PAS conservée, car ils réduisent rapidement précharge puis postcharge. Ils sont contre-indiqués si hypotension, infarctus du ventricule droit suspect, sténose aortique très serrée mal tolérée, prise récente d'inhibiteur de phosphodiestérase 5 ou choc non stabilisé.

MédicamentPosologiePoints de sécurité
Trinitrine IV (nitroglycérine)Début 5–10 µg/min IVSE ; augmenter par paliers de 5–10 µg/min toutes les 3–5 min selon PA et dyspnée ; doses usuelles 20–100 µg/min, parfois davantage en OAP hypertensif sous surveillanceSurveiller PA toutes les 2–5 min au titrage ; éviter si PAS < 110 mmHg ou chute rapide
Dinitrate d'isosorbide IVDébut 1 mg/h IVSE ; augmenter par paliers de 1 mg/h toutes les 10–15 min ; doses usuelles 2–10 mg/h selon PA et réponseMêmes contre-indications que trinitrine ; céphalées, hypotension, tachyphylaxie possible
Voie sublinguale en attente IVTrinitrine 0,3–0,4 mg sublingual ou spray, répéter toutes les 5 min jusqu'à 3 prises si PAS reste élevée et patient conscientNe remplace pas l'IVSE en détresse persistante ; vérifier inhibiteurs PDE5 et PAS avant chaque prise

Objectif pratique : améliorer dyspnée et travail respiratoire, réduire progressivement une PAS très élevée d'environ 20–25 % la première heure sans descendre sous 110 mmHg ni provoquer de signes d'hypoperfusion.

Diurétiques de l'anse

Le furosémide IV est indiqué lorsqu'il existe une surcharge hydrosodée ou une congestion persistante. Dans l'OAP hypertensif très brutal, la redistribution volémique domine parfois : CPAP et nitrés doivent précéder ou accompagner le diurétique, sans attendre une diurèse immédiate.

SituationDose initiale de furosémide IVRéévaluation
Patient naïf de diurétique20–40 mg IV lentObjectif : diurèse dans les 2 h, baisse dyspnée, décongestion sans hypotension
Patient déjà sous diurétique de l'anseDose IV au moins équivalente à la dose orale quotidienne, souvent 1–2 fois cette doseSi réponse insuffisante : doubler la dose, perfusion continue ou association thiazidique selon contexte spécialisé
Insuffisance rénale ou congestion sévèreDoses plus élevées souvent nécessaires, titrées à la diurèse et à la toléranceSurveiller créatinine, kaliémie, natrémie, magnésium, pression artérielle, poids, entrées/sorties

Si absence de diurèse ou décongestion insuffisante à 2 h malgré dose initiale adaptée : vérifier PA, perfusion rénale, obstacle urinaire, observance antérieure et apports ; doubler la dose IV suivante ou discuter perfusion continue/association thiazidique en unité monitorée.

OAP hypertensif versus bas débit

ProfilPrioritéÀ éviter
OAP hypertensif, chaud, PAS élevéeAssis, CPAP/VNI précoce, trinitrine IVSE rapidement titrée, furosémide si surcharge vraie ou traitement chroniqueAttendre la diurèse comme traitement principal ; faire chuter brutalement la PA ; retarder les nitrés sans contre-indication
OAP à PAS normale ou congestion hydrosodéeOxygène/CPAP selon gravité, furosémide IV adapté, nitrés seulement si PAS confortable et pas de bas débitSurdiurèse sans surveillance créatinine/ionogramme ; sous-doser un patient déjà exposé aux diurétiques
OAP bas débit ou choc cardiogéniqueETT urgente, noradrénaline si hypotension, dobutamine si bas débit persistant, traitement causal et avis réanimation/cardiologieNitrés, bêtabloquant IV, vérapamil/diltiazem ou remplissage aveugle ; transport non médicalisé

Choc cardiogénique ou bas débit

Traitements selon déclencheur

DéclencheurPrioritéErreur à éviter
SCA ST+ ou NSTEMI instableECG répétés, reperfusion/revascularisation ; aspirine 250–300 mg per os croquée ou 75–250 mg IV si voie orale impossible ; anticoagulation selon stratégie, par exemple HNF 70–100 UI/kg IV si PCI primaireTraiter uniquement l'OAP et oublier l'occlusion coronaire ; donner nitrés si infarctus VD/hypotension
FA rapideCardioversion synchronisée si instabilité ; si stable : objectif initial < 110/min, digoxine 0,25 mg IV puis 0,25 mg toutes les 4–6 h, max 0,75–1 mg/24 h avec réduction âge/IRA ; ou amiodarone 300 mg IV sur 20–60 min puis 900 mg/24 h si IC systolique/hypotension relativeVérapamil/diltiazem en dysfonction VG sévère ou choc ; bêtabloquant IV si bas débit ; oublier anticoagulation selon risque et contexte
Urgence hypertensiveCPAP + nitrés titrés ; baisse progressive de PA en surveillant perfusion cérébrale/coronaire/rénaleFaire chuter brutalement la PA chez coronarien ou sténose carotidienne
Valvulopathie aiguëETT urgente, avis cardiologie/chirurgie, soutien hémodynamique individualiséDiurèse agressive isolée dans rétrécissement aortique serré ou insuffisance mitrale aiguë choquée
Infection/anémie/IRAAntibiotiques si infection, transfusion si indication, correction hydro-électrolytique, adaptation médicamentsAttribuer toute dyspnée fébrile à une pneumonie et remplir sans évaluer la congestion

Spécificités milieu isolé / bateau de croisière

Surveillance et orientation

Pièges

Références