Embolie pulmonaire aiguë

Urgence thromboembolique veineuse · Probabilité clinique, D-dimères, angioscanner · Stratification ESC, PESI/sPESI · Anticoagulation, reperfusion, durée de traitement

Définition

L'embolie pulmonaire aiguë (EP) est l'obstruction partielle ou complète d'une ou plusieurs artères pulmonaires par un thrombus, le plus souvent issu du réseau veineux profond des membres inférieurs ou du pelvis. Elle appartient au spectre de la maladie thromboembolique veineuse, avec la thrombose veineuse profonde (TVP).

Physiopathologie

L'EP associe obstruction mécanique du lit vasculaire pulmonaire, vasoconstriction hypoxique et médiateurs vasoactifs. L'augmentation brutale des résistances vasculaires pulmonaires dilate le ventricule droit (VD), déplace le septum vers le ventricule gauche, diminue le remplissage gauche et peut provoquer choc obstructif, ischémie VD et arrêt circulatoire.

MécanismeConséquenceTraduction clinique/biologique
Obstruction artérielle pulmonaireHausse postcharge VDTachycardie, dilatation VD, reflux contraste VCI au scanner, dysfonction VD à l'ETT
Dilatation VD aiguëInterdépendance ventriculaire, baisse précharge VGHypotension, syncope, lactate élevé, marbrures, oligurie
Déséquilibre ventilation/perfusionHypoxémie et hypocapnie fréquenteDyspnée, polypnée, SpO₂ basse ; gaz du sang parfois normal au début
Infarctus pulmonaire périphériqueIrritation pleurale et hémorragie alvéolaire localiséeDouleur basithoracique, hémoptysie, fébricule, foyer périphérique triangulaire
Souffrance myocardique VDLibération troponine/BNP, risque de décompensationTroponine ou BNP/NT-proBNP élevés, anomalies ECG droites, classe intermédiaire-haute

Clinique

PrésentationÉléments évocateursGravité immédiate
RespiratoireDyspnée brutale ou progressive, polypnée, douleur pleurale, toux, hémoptysie, désaturationSpO₂ < 90 %, FR > 30/min, cyanose, épuisement, besoin haut débit ou ventilation
CardiovasculaireTachycardie, douleur thoracique, syncope, lipothymie, signes de TVP, turgescence jugulairePAS < 90 mmHg, chute PAS ≥ 40 mmHg, choc, arrêt cardiaque, lactate élevé
Terrain thrombotiqueImmobilisation, chirurgie/fracture récente, cancer actif, grossesse/post-partum, œstrogènes, antécédent MTEV, thrombophilie, cathéter, voyage prolongéCancer, insuffisance cardiaque, maladie pulmonaire chronique, âge avancé, insuffisance rénale
Formes trompeusesMalaise isolé, syncope, décompensation de BPCO, fièvre modérée, douleur abdominale haute, FA rapideNormalité auscultatoire ou radiographique ne rassure pas si probabilité clinique élevée

L'ECG peut montrer tachycardie sinusale, S1Q3T3, bloc de branche droit, T négatives V1–V4 ou axe droit, mais il est surtout utile pour rechercher SCA, péricardite, trouble du rythme ou autre diagnostic. La radiographie thoracique est souvent normale ou non spécifique ; elle oriente les diagnostics différentiels et le choix scintigraphie/angioscanner.

Probabilité clinique : scores de Wells et Genève

La probabilité pré-test doit être documentée avant D-dimères et imagerie. Le score de Wells intègre le jugement clinique « EP plus probable que les diagnostics alternatifs » ; le score de Genève révisé est entièrement objectif, et sa version simplifiée est pratique en urgence.

Score de Wells EPPointsLecture pratique
Signes cliniques de TVP+3Deux niveaux : EP improbable ≤ 4 ; EP probable > 4. Trois niveaux : faible 0–1 ; intermédiaire 2–6 ; forte > 6.
Diagnostic alternatif moins probable que l'EP+3
Fréquence cardiaque > 100/min+1,5
Immobilisation ≥ 3 jours ou chirurgie récente < 4 semaines+1,5
Antécédent TVP/EP+1,5
Hémoptysie+1
Cancer actif ou traité dans les 6 mois/palliatif+1
Score de Genève réviséScore originalScore simplifié
Âge > 65 ans+1+1
Antécédent de TVP ou EP+3+1
Chirurgie ou fracture dans le mois+2+1
Cancer actif+2+1
Douleur unilatérale d'un membre inférieur+3+1
Hémoptysie+2+1
Fréquence cardiaque 75–94/min+3+1
Fréquence cardiaque ≥ 95/min+5+2
Douleur à la palpation veineuse profonde et œdème unilatéral+4+1
InterprétationFaible 0–3 ; intermédiaire 4–10 ; forte ≥ 11Faible 0–1 ; intermédiaire 2–4 ; forte ≥ 5

Stratification du risque : ESC, PESI et sPESI

Après confirmation ou forte suspicion d'EP, la première question est la stabilité hémodynamique. Le score PESI/sPESI estime la mortalité à 30 jours en intégrant âge, comorbidités et constantes ; la dysfonction VD et les biomarqueurs reclassent les patients normotendus.

Niveau ESCCritèresOrientation
Haut risqueArrêt cardiaque, choc obstructif, PAS < 90 mmHg ou baisse ≥ 40 mmHg > 15 min non expliquée autrementRéanimation, HNF IV, reperfusion systémique si pas de contre-indication
Intermédiaire-hautNormotendu, PESI III–V ou sPESI ≥ 1, dysfonction VD au scanner/ETT et troponine élevéeSurveillance monitorée, anticoagulation, reperfusion de sauvetage si dégradation
Intermédiaire-basNormotendu, PESI III–V ou sPESI ≥ 1 avec un seul marqueur positif ou aucun marqueur VD/troponineHospitalisation courte ou unité conventionnelle selon terrain
Bas risquePESI I–II ou sPESI 0, pas de dysfonction VD ni comorbidité imposant l'hospitalisationSortie précoce/ambulatoire possible si critères sociaux, observance et risque hémorragique acceptables
ScoreVariablesInterprétation
PESI originalÂge en années ; homme +10 ; cancer +30 ; insuffisance cardiaque +10 ; maladie pulmonaire chronique +10 ; FC ≥ 110 +20 ; PAS < 100 +30 ; FR ≥ 30 +20 ; température < 36 °C +20 ; confusion +60 ; SpO₂ < 90 % +20Classe I ≤ 65 ; II 66–85 ; III 86–105 ; IV 106–125 ; V > 125. Classes I–II = bas risque clinique
sPESI1 point chacun : âge > 80 ans, cancer, insuffisance cardiaque ou maladie pulmonaire chronique, FC ≥ 110/min, PAS < 100 mmHg, SpO₂ < 90 %0 = bas risque ; ≥ 1 = risque non bas, à intégrer avec VD/troponine

Examens

ExamenIndicationInterprétation utile
D-dimèresProbabilité faible/intermédiaire ou EP improbableSeuil standard 500 µg/L FEU ; si âge > 50 ans, seuil ajusté âge × 10 µg/L FEU ; seuils adaptés à la probabilité possibles selon algorithme validé
Angioscanner thoraciqueExamen de référence si probabilité forte ou D-dimères positifsConfirme le thrombus, évalue extension, diagnostics différentiels et rapport VD/VG ; un scanner négatif est robuste si probabilité faible/intermédiaire
Scintigraphie V/QContre-indication à l'iode, grossesse sélectionnée, insuffisance rénale, radiographie thoracique normaleNormale : EP exclue ; haute probabilité : EP très probable ; résultats non diagnostiques fréquents si pneumopathie/BPCO
Échocardiographie transthoraciqueInstabilité, choc, syncope grave, stratification intermédiaireDilatation VD, hypokinésie VD, septum paradoxal, TAPSE bas, signe 60/60, thrombus droit ; une ETT normale rend l'EP cause du choc peu probable
Écho-Doppler veineuxSymptômes de TVP, scanner impossible, grossesse, stratégie sans irradiation thoraciqueTVP proximale compressive positive suffit à traiter comme MTEV et évite parfois l'imagerie thoracique
Troponine, BNP/NT-proBNP, lactateStratification pronostique, pas diagnostic d'EPÉlévation = souffrance VD ou gravité ; normale avec VD normal soutient bas risque
Biologie prétraitementAvant anticoagulation si possible sans retarderNFS-plaquettes, TP/TCA, créatinine-clairance Cockcroft, bilan hépatique, groupe-Rh/RAI si grave, grossesse si concernée

Prise en charge initiale

  1. ABCDE : monitorage, deux voies veineuses, oxygène titré pour SpO₂ 92–96 % (88–92 % si hypercapnie chronique), antalgiques non sédatifs, correction hypotension/hypoxémie.
  2. Anticoaguler tôt si probabilité intermédiaire/forte et absence de contre-indication majeure, surtout si l'imagerie est retardée.
  3. Éviter le remplissage excessif : bolus prudent 250–500 mL NaCl 0,9 % seulement si hypovolémie plausible ; le VD dilaté tolère mal la surcharge.
  4. Vasopresseur : noradrénaline si choc, titrée pour PAM ≥ 65 mmHg ; dobutamine si bas débit persistant avec pression artérielle sécurisée.
  5. Réanimation spécialisée : avis cardiologie/réanimation/équipe EP si haut risque, intermédiaire-haut, thrombus intracardiaque, contre-indication thrombolyse, grossesse, cancer complexe ou risque hémorragique majeur.

Anticoagulation : posologies précises

TraitementPosologie adulte usuelle EP aiguëPoints critiques
Énoxaparine1 mg/kg SC toutes les 12 h, ou 1,5 mg/kg SC 1 fois/jour chez patient sélectionné ; si ClCr < 30 mL/min : 1 mg/kg SC 1 fois/jour selon protocole localPréférer 1 mg/kg × 2 si obésité, cancer, risque élevé ou gravité ; surveiller plaquettes, fonction rénale, saignement
Daltéparine200 UI anti-Xa/kg SC 1 fois/jour, maximum 18 000 UI/j, ou 100 UI/kg SC toutes les 12 hOption en relais initial, notamment cancer selon disponibilité ; ajuster si insuffisance rénale sévère
Tinzaparine175 UI anti-Xa/kg SC 1 fois/jourAlternative HBPM ; même vigilance rein/poids/plaquettes
Fondaparinux< 50 kg : 5 mg SC 1 fois/jour ; 50–100 kg : 7,5 mg SC 1 fois/jour ; > 100 kg : 10 mg SC 1 fois/jourContre-indiqué si ClCr < 30 mL/min ; pas de surveillance plaquettaire systématique liée à TIH mais risque hémorragique rénal
Héparine non fractionnée IVBolus 80 UI/kg IV puis 18 UI/kg/h IVSE, adaptation au TCA ou anti-Xa selon protocole ; alternative sans bolus si risque hémorragique très élevéChoix si choc, thrombolyse probable, insuffisance rénale sévère, poids extrême ou besoin d'arrêt rapide

Les HBPM ou le fondaparinux sont préférés à l'HNF chez la majorité des patients hémodynamiquement stables. L'HNF IV est logique si EP à haut risque, reperfusion imminente, clairance très basse, haut risque de procédure ou nécessité d'une réversibilité rapide.

Relais oral et durée

MoléculeSchéma EP/TVPRemarques
Apixaban10 mg PO 2 fois/jour pendant 7 jours, puis 5 mg PO 2 fois/jour ; prévention prolongée possible 2,5 mg 2 fois/jour après 6 moisPas de phase héparine obligatoire ; éviter grossesse/allaitement, SAPL triple positif, insuffisance rénale très sévère
Rivaroxaban15 mg PO 2 fois/jour avec repas pendant 21 jours, puis 20 mg PO 1 fois/jour avec repas ; prévention prolongée possible 10 mg/j après 6 moisPas de phase héparine obligatoire ; prise avec nourriture pour 15/20 mg
EdoxabanAprès ≥ 5 jours d'anticoagulation parentérale : 60 mg PO 1 fois/jour ; 30 mg/j si poids ≤ 60 kg, ClCr 15–50 mL/min ou inhibiteur P-gp pertinentNe pas débuter seul d'emblée
DabigatranAprès ≥ 5 jours d'anticoagulation parentérale : 150 mg PO 2 fois/jourNe pas débuter seul d'emblée ; dépendance rénale importante
AVKWarfarine/acénocoumarol avec chevauchement HNF/HBPM/fondaparinux ≥ 5 jours et jusqu'à INR 2,0–3,0 sur 2 contrôlesIndiqué si SAPL, valves mécaniques, certains contextes de coût/contre-indication AOD ; surveillance INR

Reperfusion et EP à haut risque

SituationTraitementPosologie/points clés
EP avec choc ou hypotension persistanteThrombolyse systémique si pas de contre-indication absolueAltéplase 100 mg IV sur 2 h ; HNF possible pendant altéplase selon protocole, surveillance réanimation
Arrêt cardiaque ou effondrement imminent suspect EP massiveRCP prolongée, thrombolyse à discuter sans attendre confirmation si probabilité forteAltéplase 0,6 mg/kg IV en 15 min, maximum 50 mg, selon protocole d'urgence ; poursuivre RCP prolongée après administration
Contre-indication ou échec thrombolyseEmbolectomie chirurgicale ou traitement percutané dirigé par cathéterDécision équipe EP/réanimation/cardiologie interventionnelle selon disponibilité immédiate
Intermédiaire-haut stablePas de thrombolyse primaire systématiqueAnticoagulation et monitorage ; thrombolyse de sauvetage si hypotension/choc secondaire

Les contre-indications majeures de fibrinolyse comprennent notamment hémorragie intracrânienne ou AVC hémorragique antérieur, AVC ischémique récent, tumeur ou malformation intracrânienne, chirurgie/traumatisme majeur récent, hémorragie active, dissection aortique suspectée et trouble sévère de l'hémostase. En choc réfractaire, le rapport bénéfice-risque peut justifier une décision collégiale rapide même en situation complexe.

Situations particulières

Milieu isolé et bateau de croisière

ÉtapeConduite pratique sans angioTDMPoint de sécurité
TriageRechercher instabilité hémodynamique, syncope, désaturation, douleur thoracique, signes de TVP, facteurs de risque et diagnostics alternatifs immédiatement traitables.Une EP à haut risque est une évacuation médicalisée prioritaire, pas une simple observation à bord.
Probabilité cliniqueDocumenter Wells/Genève ou jugement structuré ; utiliser D-dimères seulement si probabilité faible/intermédiaire et test fiable disponible.Probabilité forte ou patient instable : ne pas attendre les D-dimères pour décider transfert et traitement.
Imagerie au chevetSi disponible : échographie cardiaque ciblée pour dilatation/dysfonction VD ; écho-Doppler veineux pour TVP proximale ; radiographie/ECG pour diagnostics différentiels.Une ETT normale n'exclut pas une EP stable ; une surcharge VD en choc soutient une décision de reperfusion après avis expert.
Anticoagulation empiriqueSi probabilité intermédiaire/forte, délai d'évacuation significatif et risque hémorragique acceptable : débuter anticoagulation curative, souvent énoxaparine 1 mg/kg SC/12 h ou HNF IV si choc/clairance basse/procédure possible.Vérifier saignement actif, AVC récent, chirurgie récente, plaquettes, grossesse, fonction rénale et disponibilité d'une surveillance.
TélémédecineContacter sans délai un médecin régulateur/urgentiste/réanimateur avec constantes, score, ECG, écho, traitements, contre-indications et délai réaliste vers angioTDM.Tracer l'heure des symptômes, les doses exactes, l'avis reçu et le plan d'évacuation.
ÉvacuationPrioriser évacuation vers plateau angioTDM/réanimation si instabilité, besoin O₂ élevé, syncope, suspicion dysfonction VD, grossesse, anticoagulation complexe ou contre-indication majeure.Préparer oxygène, monitorage, voie veineuse, traitements administrés et dossier médical pour relais portuaire/héliporté.

Surveillance et suivi

Pièges cliniques

  1. Demander des D-dimères malgré probabilité forte : un résultat négatif peut faussement rassurer et retarder l'angioscanner.
  2. Oublier que syncope, malaise ou hypotension transitoire peuvent révéler une EP à haut risque ou intermédiaire-haut.
  3. Déclarer une EP « petite » sur l'extension anatomique sans regarder VD, troponine, PESI/sPESI et terrain.
  4. Remplir largement un choc obstructif : la surcharge VD aggrave l'interdépendance ventriculaire et le débit cardiaque.
  5. Thrombolyser systématiquement une EP intermédiaire-haute stable : le bénéfice hémodynamique est contrebalancé par le risque hémorragique.
  6. Utiliser une dose prophylactique d'HBPM pour traiter une EP confirmée : la dose doit être thérapeutique et pondérale.
  7. Prescrire apixaban ou rivaroxaban sans phase de charge : 10 mg × 2 pendant 7 jours pour apixaban ; 15 mg × 2 pendant 21 jours pour rivaroxaban.
  8. Donner fondaparinux ou certains AOD sans calculer la clairance rénale.
  9. Attribuer une troponine élevée au SCA seul : dans l'EP, elle signe souvent la souffrance VD et augmente le risque.
  10. Arrêter à 3 mois une EP non provoquée récidivante sans évaluer le risque de récidive et le risque hémorragique.

Références