Intoxication au monoxyde de carbone (CO)

Urgence toxique hypoxiante · Sources de combustion, médecine isolée/maritime · HbCO au CO-oxymètre, SpO₂ faussement normale · O₂ FiO₂ 100 %, indications OHB, grossesse

Définition et sources d'exposition

Le monoxyde de carbone est un gaz incolore, inodore, non irritant, produit par combustion incomplète de composés carbonés. Toute symptomatologie collective, fluctuante, sans fièvre, en lieu clos ou semi-clos impose d'y penser avant le diagnostic de virose, malaise ou ivresse.

Physiopathologie

Clinique

Le tableau est polymorphe, sans corrélation fiable entre pourcentage d'HbCO et gravité clinique. La gravité se juge sur neurologie, cœur, acidose, grossesse, durée d'exposition et terrain.

FormeSignes typiquesCommentaires
Légère/modéréeCéphalées, vertiges, asthénie, nausées, vomissements, malaise, dyspnée, douleur thoraciquePeut mimer grippe, gastro-entérite, mal de mer ou anxiété ; absence de fièvre évocatrice.
NeurologiqueConfusion, troubles mnésiques, ataxie, somnolence, convulsions, perte de connaissance, comaToute perte de connaissance est un critère majeur, même brève et récupérée.
CardiaqueDouleur thoracique, tachycardie, hypotension, troubles du rythme, ischémie ECG, troponine positive, OAPLe CO peut révéler une coronaropathie ou causer une lésion myocardique directe.
Respiratoire/incendieDyspnée, bronchospasme, suies, brûlures, œdème pulmonaire, coma hypoxiqueRechercher brûlure inhalatoire et cyanure si incendie en milieu clos + lactate > 8 mmol/L.
Femme enceinteSymptômes parfois mineurs chez la mèreSouffrance ou décès fœtal possibles malgré clinique maternelle rassurante.

Syndrome post-intervallaire

Après amélioration initiale, des séquelles neuropsychiques peuvent apparaître après intervalle libre de quelques jours à plusieurs semaines : troubles de mémoire et d'attention, syndrome frontal, troubles de l'humeur, parkinsonisme, troubles de marche, neuropathies, céphalées persistantes. Informer le patient et organiser un suivi si forme neurologique, perte de connaissance, âge élevé, grossesse ou intoxication sévère.

Examens complémentaires

  1. HbCO par CO-oxymétrie sanguine : prélèvement veineux ou artériel le plus précoce possible, idéalement avant O₂ ; interpréter selon délai, oxygénothérapie reçue et tabagisme.
  2. Seuils utiles : HbCO ≥ 3 % chez non-fumeur ou ≥ 6 % chez fumeur en France soutient le diagnostic ; le seuil ≥ 10 % chez fumeur est souvent retenu dans la littérature internationale ; un taux normal tardif n'exclut pas une exposition traitée par O₂.
  3. SpO₂ : oxymètre de pouls standard à 2 longueurs d'onde faussement normal, car il confond HbO₂ et HbCO ; ne pas rassurer sur SpO₂ 98–100 %.
  4. Gaz du sang : pH, lactate, PaO₂, co-oxymétrie si analyseur adapté ; PaO₂ souvent normale sous O₂ et ne reflète pas le contenu artériel en O₂.
  5. ECG et troponine : systématiques chez adulte symptomatique, douleur thoracique, terrain cardiovasculaire, syncope, hypotension ou intoxication modérée/sévère.
  6. Bilan selon contexte : ionogramme, créatinine, CPK, NFS, bêta-hCG chez toute femme en âge de procréer, lactate si incendie, radiographie thoracique si dyspnée/brûlure/inhalation.
  7. CO expiré/mesures ambiantes : utiles en préhospitalier et santé publique, mais ne remplacent pas l'évaluation clinique ni l'HbCO sanguine.

Prise en charge immédiate

  1. Sauvetage sécurisé : extraction de la zone contaminée, aération, arrêt de la source, protection des secouristes, alerte pompiers/techniciens ; ne jamais exposer l'équipe dans un local suspect.
  2. ABCDE : monitorage ECG, PA, fréquence respiratoire, température, glycémie, état neurologique répété, voie veineuse, traitement des convulsions ou choc selon protocoles.
  3. Oxygénothérapie normobare : O₂ FiO₂ 100 % immédiatement, sans attendre HbCO, au masque haute concentration 12–15 L/min avec réservoir ; si coma, détresse respiratoire ou protection des voies aériennes impossible : intubation et ventilation en FiO₂ 100 %.
  4. Durée ONB : au minimum 6 h et jusqu'à disparition complète des symptômes ; beaucoup de protocoles poursuivent 12 h si pas d'OHB, surtout si exposition prolongée ou amélioration lente.
  5. Ne pas titrer sur SpO₂ : la cible est une FiO₂ maximale, pas une SpO₂ cible ; la SpO₂ standard n'évalue pas la décarboxylation.
  6. Orientation : avis centre antipoison/SAMU/centre hyperbare pour toute forme sévère, grossesse, neurologie, cardiaque, acidose, HbCO élevée ou exposition collective.

Oxygénothérapie hyperbare (OHB)

L'OHB ne doit jamais retarder l'O₂ normobare. L'indication se décide avec un médecin hyperbare selon gravité clinique, délai, disponibilité, sécurité du transport et contre-indications relatives.

Indication à discuter fortement / retenirRationale pratique
Coma, perte de connaissance, trouble neurologique objectivable, confusion, convulsion, déficit focal, tests neuropsychiques anormauxRisque de séquelles neurologiques et syndrome post-intervallaire.
Grossesse, quel que soit le terme, même symptômes maternels mineursFœtus plus exposé et élimination fœtale lente ; la grossesse est une indication forte en protocoles français.
Atteinte cardiaque : douleur thoracique, ECG ischémique, trouble du rythme nouveau, troponine élevée, choc, OAPLésion myocardique associée à pronostic défavorable.
Acidose sévère ou lactate élevé hors autre cause, notamment incendieMarque hypoxie sévère ; rechercher aussi cyanure si fumées d'incendie.
HbCO > 25–30 % chez adulte ou > 15–20 % chez femme enceinte selon protocoles, surtout si symptomatiqueLe seuil isolé ne suffit pas, mais renforce l'indication si contexte compatible.
Symptômes persistants après 2–4 h d'O₂ normobareÉchec clinique de la décarboxylation normobare ou atteinte tissulaire persistante.

Femme enceinte

Surveillance et sortie

Pièges

  1. Écarter le CO devant une SpO₂ normale : c'est le piège classique.
  2. Attendre le résultat HbCO avant de mettre l'O₂ : l'O₂ FiO₂ 100 % est immédiat.
  3. Interpréter un taux HbCO bas après 2 h d'O₂ comme absence d'intoxication.
  4. Se fier au taux plutôt qu'au coma, à la syncope, à la grossesse, à l'ECG ou à la troponine.
  5. Oublier le cyanure dans un incendie en milieu clos avec coma, choc ou lactate > 8 mmol/L.
  6. Renvoyer le patient vers un logement/bateau non contrôlé.
  7. Oublier les co-exposés : enfants, passagers, équipage, animaux, voisins.
  8. Ne pas prévenir le syndrome post-intervallaire : le patient doit savoir reconsulter.

Références