Asthme aigu grave (AAG)

Urgences respiratoires · Exacerbation sévère · Bronchodilatateurs nébulisés, corticoïdes précoces, magnésium IV · Ventilation anti-auto-PEP · Milieu isolé

Définition et critères de gravité

L'asthme aigu grave (AAG), aussi appelé exacerbation sévère d'asthme, est une exacerbation susceptible de mettre en jeu le pronostic vital et nécessitant une prise en charge urgente. La gravité est dynamique : un patient très obstructif peut rester hypocapnique au début, puis se décompenser brutalement par fatigue ventilatoire.

Cadre nosologique opérationnel

EntitéCritères usuelsConséquence pratique
Exacerbation aiguë sévèreDEP ou VEMS 33–50% du meilleur personnel/prédit, FR ≥ 25/min, FC ≥ 110/min, incapacité à terminer une phraseTraitement immédiat, surveillance rapprochée, orientation hospitalière
AAG menaçant le pronostic vitalSpO₂ < 92%, DEP < 33%, silence auscultatoire, cyanose, épuisement, hypotension, arythmie, altération de conscience, mauvais effort respiratoire, PaO₂ < 60 mmHg, PaCO₂ normaleAppel réanimation/SMUR, préparation d'une intubation de sauvetage si échec thérapeutique
Asthme quasi-fatalPaCO₂ élevée et/ou nécessité de ventilation mécanique avec pressions d'insufflation élevéesRéanimation, stratégie ventilatoire anti-hyperinflation, discussion centre expert si acidose/hypoxémie réfractaires

Facteurs de risque de décès ou de quasi-décès

Physiopathologie

L'AAG associe bronchoconstriction diffuse, œdème pariétal, bouchons muqueux et inflammation éosinophilique ou neutrophilique. L'augmentation majeure des résistances expiratoires entraîne une vidange alvéolaire incomplète, une hyperinflation dynamique et une auto-PEP. Le travail respiratoire augmente, la perfusion pulmonaire devient hétérogène et les rapports ventilation/perfusion se dégradent.

  • Hypoxémie : surtout trouble V/Q, généralement corrigible par oxygène titré.
  • Hypocapnie initiale : hyperventilation de compensation ; elle ne rassure pas si les signes de lutte persistent.
  • Normocapnie : alerte majeure car elle traduit l'épuisement relatif d'un patient qui ne compense plus l'obstruction.
  • Hypercapnie : asthme quasi-fatal jusqu'à preuve du contraire, avec risque d'arrêt respiratoire.
  • Acidose lactique : peut être aggravée par fortes doses de salbutamol ; ne pas l'interpréter automatiquement comme un choc septique.

Clinique : reconnaître l'AAG

Signes respiratoires

Signes extra-respiratoires de gravité

Examens complémentaires

Le traitement ne doit jamais attendre les examens. La surveillance clinique, la SpO₂ et le DEP répété priment. Les examens servent à documenter la gravité, rechercher un diagnostic différentiel et préparer l'orientation.

ExamenIndicationInterprétation utile
SpO₂ continueDès l'accueilCible 94–98% ; SpO₂ < 92% = GDS et niveau de soins élevé
DEP ou VEMSSi patient coopérant, sans retarder le traitementComparer au meilleur personnel ; répéter après bronchodilatateurs
GDS artériel ou veineuxSpO₂ < 92%, menace vitale, doute diagnostique, non-réponsePaCO₂ normale ou élevée = gravité ; pH bas = fatigue/ventilation alvéolaire insuffisante
Ionogramme, lactate, glycémieCrise sévère, β2-mimétiques répétés/IV, terrain fragileHypokaliémie et hyperlactatémie iatrogènes fréquentes sous salbutamol
ECGTachycardie, douleur thoracique, terrain cardiaque, β2 IVRecherche arythmie, ischémie, effet de l'hypokaliémie
Radiographie thoraciqueSuspicion pneumothorax, pneumomédiastin, pneumopathie, atélectasie, corps étranger, échec de traitement ou ventilation prévueNon systématique si asthme typique répondant au traitement

Prise en charge immédiate

Priorités des 10 premières minutes

  1. Installer assis, monitorer SpO₂, FC, PA, FR, conscience ; poser une voie veineuse si crise sévère ou menaçante.
  2. Appeler aide senior/réanimation précocement si signe de menace vitale, silence auscultatoire, SpO₂ < 92%, DEP < 33%, normo/hypercapnie ou épuisement.
  3. Administrer oxygène titré pour SpO₂ 94–98% : lunettes, masque simple ou masque à haute concentration initial si hypoxémie sévère, puis titration.
  4. Débuter bronchodilatateurs inhalés sans attendre les examens.
  5. Donner corticoïdes systémiques dans la première heure.

Bronchodilatateurs inhalés

TraitementPosologie adultePoints pratiques
Salbutamol nébulisé5 mg par nébulisation, répéter toutes les 15–20 min la première heure ou nébulisation continue 5–10 mg/h si réponse insuffisanteUtiliser nébuliseur adapté ; vecteur oxygène si hypoxémique ; surveiller FC, tremblements, K⁺, lactate
Terbutaline nébulisée5–10 mg selon protocole local, répétée ou continueAlternative si salbutamol indisponible
Bromure d'ipratropium nébulisé0,5 mg associé au β2-mimétique ; renouvelable toutes les 4–6 h selon BTS/SIGN ou toutes les 8 h selon RFE françaisesBénéfice maximal dans crise sévère, menace vitale ou mauvaise réponse initiale ; peu d'intérêt après stabilisation

Corticoïdes systémiques

MoléculeDose adultePlace
Prednisone/prednisolone PO40–50 mg/j pendant 5–7 jours ; approche pondérale possible 1 mg/kg/j sans dépasser 80 mg équivalent méthylprednisoloneVoie orale si possible ; efficacité comparable à l'IV si absorbée
Méthylprednisolone IV1 mg/kg/j équivalent méthylprednisolone, maximum 80 mg/jSi vomissements, impossibilité d'avaler, VNI/intubation ou choc
Hydrocortisone IV200–400 mg/j, par exemple 100 mg toutes les 6 h pour 400 mg/jAlternative IV ; ne pas retarder les bronchodilatateurs

Le relais ne nécessite pas de décroissance pour une cure courte si un traitement inhalé de fond est poursuivi ou instauré. Revoir l'observance et la technique d'inhalation avant sortie.

Traitements de recours

TraitementPosologieIndication / limite
Sulfate de magnésium IV2 g IV sur 20 min chez l'adulte ; les recommandations anglo-saxonnes acceptent 1,2–2 g IV sur 20 minDose unique si AAG menaçant ou réponse insuffisante aux bronchodilatateurs initiaux ; pas de nébulisation de routine
Salbutamol IVBolus 250 µg IV lent possible en extrême urgence selon protocole expert, puis perfusion 5–20 µg/min titrée en réanimationPas en première intention ; réserver aux patients ventilés, en extremis ou impossibles à nébuliser ; ECG, K⁺ et lactate obligatoires
Adrénaline IM0,5 mg IM adulte, solution 1 mg/mL, face antéro-latérale de cuisse ; répéter toutes les 5 min si anaphylaxie persistanteIndiquée si anaphylaxie, angio-œdème ou bronchospasme allergique systémique ; non systématique dans l'AAG isolé
Aminophylline IV5 mg/kg sur 20 min puis 0,5–0,7 mg/kg/h uniquement sous avis senior, dosage si traitement théophyllineRare ; marge thérapeutique étroite, arythmies/vomissements, pas d'usage de routine
AntibiotiquesAucune prescription systématiqueUniquement arguments objectifs de pneumopathie bactérienne ou autre foyer infectieux

Ventilation et intubation

Indications d'intubation

L'intubation est un traitement de dernier recours, à haut risque d'hypotension, pneumothorax et arrêt circulatoire par hyperinflation. Elle doit être orotrachéale, après pré-oxygénation et induction en séquence rapide par l'opérateur le plus expérimenté disponible.

Réglages ventilatoires initiaux : éviter l'auto-PEP

ObjectifRéglage initialRaison
Ventilation minute basseVT 6–8 mL/kg de poids idéal, fréquence basse 8–12/min au départAllonger le temps expiratoire et accepter l'hypercapnie permissive si pH tolérable
Expiration longueDébit inspiratoire élevé 60–80 L/min, rapport I:E au moins 1:3 à 1:5Limiter l'air trapping et les pressions dynamiques
PEP externe faible0–5 cmH₂O, titrée avec prudenceÉviter d'aggraver l'hyperinflation ; surveiller pression plateau et hémodynamique
Pression plateau< 30 cmH₂ORéduit barotraumatisme et retentissement circulatoire
SédationSédation profonde initiale ; curarisation courte si asynchronie ou obstruction extrêmeEmpêcher lutte contre le ventilateur et hyperinflation auto-entretenue

Si hypotension brutale après intubation : penser hyperinflation dynamique. Déconnecter brièvement du ventilateur pour permettre l'expiration, ventiler manuellement lentement, vérifier pneumothorax compressif, réduire fréquence/VT et augmenter le temps expiratoire.

Adaptation en milieu isolé / bateau de croisière

Ce qui doit être fait sans réanimation sur place

Seuils d'évacuation médicale

SituationDécisionJustification
Tout AAG avec DEP < 50% ou incapacité à parlerÉvacuation vers structure hospitalièreRisque d'aggravation secondaire malgré amélioration initiale
SpO₂ < 92%, DEP < 33%, silence auscultatoire, confusion, hypotension, bradypnéeÉvacuation médicalisée urgente / déroutementMenace vitale et possible besoin d'intubation
Normocapnie ou hypercapnie, acidose, lactate inexpliqué, hypokaliémie sévèreRéanimation ou soins critiquesDéfaillance ventilatoire ou toxicité thérapeutique nécessitant monitorage
Pas d'amélioration nette après 60 min de salbutamol + ipratropium + corticoïdeÉvacuation sans délai, poursuite nébulisations pendant transfertÉchec du traitement initial = facteur de décompensation

Gestion des ressources limitées

Pièges

Références