Acidocétose diabétique (ACD)

Urgence métabolique · Déficit insulinique, cétose et acidose à trou anionique · NaCl 0,9 %, insuline IVSE, potassium · Adaptation milieu isolé

Définition

L’acidocétose diabétique (ACD) est une urgence métabolique liée à un déficit absolu ou relatif en insuline, avec excès d’hormones de contre-régulation. Elle associe une cétose pathologique, une acidose métabolique à trou anionique augmenté et, le plus souvent, une hyperglycémie. La glycémie peut toutefois être modérée ou normale en cas de traitement par inhibiteur de SGLT2, grossesse, jeûne, alcoolisation ou administration d’insuline avant l’évaluation.

Critères diagnostiques et gravité

ÉlémentSeuils utilesInterprétation clinique
GlycémieSouvent ≥ 11,1 mmol/L ou ≥ 200 mg/dL ; parfois < 11 mmol/LNe jamais exclure l’ACD si acidose + cétones, surtout sous iSGLT2, grossesse ou jeûne.
Cétonémieβ-hydroxybutyrate ≥ 3,0 mmol/LTest de référence au lit du patient ; suit la réponse au traitement mieux que la cétonurie.
Cétonurie≥ 2+ si cétonémie indisponibleUtile en ressource limitée mais retardée et trompeuse pendant la guérison.
Gaz du sangpH < 7,30 et/ou HCO3− ≤ 18 mmol/LLe gaz veineux suffit souvent ; gaz artériel si choc, hypoxémie ou doute respiratoire.
Trou anioniqueNa+ − (Cl− + HCO3−) > 12 mmol/LConfirme l’acidose à anions indosés ; à corriger de l’albumine si hypoalbuminémie.
Osmolalité efficace2 × Na+ corrigé + glycémie en mmol/LÉvalue le risque neurologique et le chevauchement avec état hyperosmolaire.

Classification adulte usuelle

GravitépHHCO3−Critères cliniques d’alerteOrientation
Légère7,25–7,3015–18 mmol/LConscience conservée, déshydratation modérée, vomissements contrôlablesUrgences ou USC si surveillance rapprochée possible
Modérée7,00–7,2410–< 15 mmol/LDéshydratation marquée, tachycardie, somnolence, infection ou SCA suspectUSC/réanimation selon terrain et moyens
Sévère< 7,00< 10 mmol/LChoc, GCS altéré, coma, oligo-anurie, hypothermie, détresse respiratoire, K+ critiqueRéanimation immédiate

Physiopathologie

Le déficit insulinique réduit l’utilisation périphérique du glucose et libère la production hépatique de glucose. Le glucagon, les catécholamines, le cortisol et l’hormone de croissance amplifient glycogénolyse, néoglucogenèse et lipolyse. Les acides gras libres sont convertis en acétoacétate et β-hydroxybutyrate, responsables d’une acidose à trou anionique élevé.

MécanismeConséquenceExpression pratique
InsulinopénieHyperglycémie et cétogenèse non freinéePolyurie, soif, amaigrissement, cétonémie élevée
Diurèse osmotiqueDéficit hydrique souvent 3–6 L chez l’adulte, pertes Na+, K+, phosphate, magnésiumTachycardie, hypotension orthostatique, pli cutané, IRA fonctionnelle
AcidoseConsommation des bicarbonates et hyperventilation compensatriceRespiration de Kussmaul, nausées, douleurs abdominales, confusion
Potassium total basK+ extracellulaire artificiellement normal ou haut par acidose et déficit insuliniqueChute rapide de K+ après insuline ; arythmie si substitution insuffisante
Inflammation et déclencheurRésistance à l’insuline, hypovolémie, acidose lactique associéeSepsis, infarctus, pancréatite, corticothérapie ou panne de pompe à rechercher

Clinique

Examens initiaux

DomaineÀ obtenir sans délaiPourquoi
Au litGlycémie capillaire, cétonémie capillaire, constantes, GCS, poids estimé, ECGConfirmer l’urgence, doser l’insuline au poids, repérer choc et effets du potassium.
Gaz du sangpH, HCO3−, lactate, pCO2 ; veineux accepté en routineQuantifier acidose, compensation respiratoire et acidose mixte.
IonogrammeNa+, K+, Cl−, urée, créatinine, osmolarité/osmolalité, phosphate, Mg2+Calculer trou anionique et natrémie corrigée ; sécuriser potassium et réhydratation.
Cétonesβ-hydroxybutyrate sanguin ; cétonurie si absence de lecteurDiagnostiquer et suivre la fermeture de la cétogenèse.
DéclencheurNFS, CRP, hémocultures si fièvre ou choc, ECBU, radiographie thoracique, troponine, lipase, β-HCGTraiter la cause : sans contrôle du déclencheur, l’ACD se corrige mal ou récidive.

La natrémie mesurée sous-estime souvent la natrémie réelle. Une règle pratique est d’ajouter environ 1,6 mmol/L de Na+ pour chaque hausse de glycémie de 5,6 mmol/L au-dessus de 5,6 mmol/L ; certains protocoles utilisent 2,4 mmol/L si hyperglycémie majeure. Une natrémie corrigée qui baisse vite signale un risque osmotique.

Prise en charge

Priorités immédiates

Réhydratation adulte

SituationPrescription chiffréeAdaptation
Choc ou PAS < 90 mmHgNaCl 0,9 % 500 mL IV en 10–15 min, réévaluation ; répéter jusqu’à restauration de la perfusion tout en appelant réanimationRechercher sepsis, SCA, embolie pulmonaire, hémorragie ; prudence si insuffisance cardiaque ou rénale.
PAS ≥ 90 mmHgNaCl 0,9 % 1 L sur 60 min, puis 1 L sur 2 h, puis 1 L sur 2 h, puis 1 L sur 4 hAjuster au poids, âge, diurèse, natrémie corrigée, surcharge, grossesse et insuffisance rénale.
Après 4–6 hPoursuivre 150–250 mL/h ou protocole local selon déficit restantNe pas corriger l’osmolalité trop vite ; surveiller crépitants, SpO2, œdèmes et natriurèse.
Glycémie < 14 mmol/LAjouter glucose IV : G10 % 125 mL/h en pratique, ou G5 % selon protocole si besoinContinuer l’insuline pour arrêter la cétogenèse ; augmenter le glucose plutôt que suspendre l’insuline.

Insulinothérapie IV

Potassium : protocole opérationnel

Le déficit potassique total est quasi constant. La kaliémie initiale peut être normale ou élevée, puis s’effondrer sous insuline, réhydratation et correction de l’acidose.

K+ initialInsulinePotassiumSurveillance
< 3,3 mmol/LRetarder/suspendreKCl IV 20–30 mmol/h sous scope jusqu’à K+ ≥ 3,3 mmol/L ; voie centrale ou protocole local si débit élevéK+ horaire, ECG continu, Mg2+ à corriger, diurèse vérifiée.
3,3–5,2 mmol/LIVSE 0,1 UI/kg/hKCl 20–30 mmol/L dans les solutés ; viser K+ 4–5 mmol/LK+ à H1, H2 puis toutes les 2–4 h ; ECG si anomalie.
> 5,2 mmol/LPossible si ECG surveillé et diurèse présentePas de KCl initial ; ajouter dès K+ ≤ 5,2 mmol/LK+ horaire initialement ; traiter hyperkaliémie menaçante selon protocole.

Bicarbonates, phosphate, traitements associés

Surveillance et objectifs

ParamètreFréquenceCible / alerte
CliniqueAu moins horairePA, FC, FR, SpO2, température, GCS, douleurs, vomissements, bilan hydrique ; alerte si confusion, céphalée ou choc persistant.
Glycémie capillaireHoraireBaisse attendue ≈ 3 mmol/L/h ; ajouter glucose sous 14 mmol/L si cétose active.
CétonémieHoraire si disponibleBaisse ≥ 0,5 mmol/L/h ; si plateau, contrôler voie, pompe, dose, sepsis et perfusion.
Gaz, ionogramme, créatinineH1-H2 puis toutes les 2–4 hHCO3− +3 mmol/L/h si cétones indisponibles ; K+ 4–5 mmol/L ; trou anionique se ferme.
ECG/scopeContinu si K+ anormal, choc, insuffisance rénale ou remplissage rapideOndes T, QRS, QT, troubles du rythme ; traiter immédiatement K+ critique.

Résolution et relais sous-cutané

Complications et pièges

Milieu isolé et ressources limitées

Sur bateau de croisière ou site isolé, l’objectif n’est pas de “terminer” une ACD sévère hors réanimation, mais de stabiliser, sécuriser le transfert et éviter les erreurs létales. Une ACD modérée ou sévère doit être considérée comme une évacuation médicalisée dès le diagnostic probable.

Moyens disponiblesCe qui est faisableLimites / seuil d’évacuation
Glucomètre + bandelette urinaireReconnaître hyperglycémie/cétonurie, commencer hydratation orale si patient alerte sans vomissements, organiser télé-expertiseÉvacuer si cétonurie ≥ 2+ avec vomissements, polypnée, altération neurologique ou impossibilité de boire.
Cétonémie capillaire disponibleSuivre β-hydroxybutyrate toutes les 1–2 h ; alerter si ≥ 3 mmol/L ou non-décroissanceCétonémie ≥ 3 mmol/L + symptômes = transfert ; ≥ 6 mmol/L = gravité élevée.
Pas de gaz du sangTraiter comme ACD probable si cétones élevées + polypnée/vomissements/déshydratation ; ne pas attendre la preuve biologique complèteÉvacuation si respiration de Kussmaul, confusion, hypotension, anurie, grossesse ou enfant.
Pas de potassium rapideNaCl 0,9 %, surveillance ECG si possible ; éviter insuline IV agressive sans K+ connu sauf télé-régulation spécialiséeTout besoin d’insuline IV sans ionogramme disponible justifie évacuation urgente.
Personnel non réanimationABC, O2 si hypoxémie, NaCl 0,9 %, antiémétique, traitement déclencheur évident, maintien insuline basale chez DT1 si non hypoglycémiqueChoc, GCS altéré, pH < 7,0 si connu, K+ < 3,3 ou > 5,5, créatinine élevée, sepsis, SCA, pancréatite = évacuation médicalisée.

Références scientifiques